Voyageur admirant les Alpes depuis la fenêtre panoramique d'un train

Le train vit sa plus belle renaissance depuis l’âge d’or du rail. Poussé par l’urgence climatique, le ras-le-bol des aéroports et une aspiration croissante au « slow travel », le voyage ferroviaire est en train de redessiner la carte du tourisme européen. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, le nombre de passagers sur les trains internationaux européens a augmenté de 25 % par rapport à 2023. L’Autriche a rouvert des dizaines de lignes de nuit. La France et l’Espagne ont lancé des liaisons à grande vitesse low-cost. Et l’Union européenne a débloqué des milliards d’euros pour le développement du réseau ferroviaire transeuropéen.

Au-delà des chiffres, c’est une philosophie du voyage qui change. Le train n’est plus perçu comme un simple moyen de transport — une contrainte entre le point A et le point B — mais comme une partie intégrante de l’expérience. Le trajet devient le voyage. Ce guide explore les raisons de cette renaissance, les plus beaux itinéraires, les astuces pratiques, et comment planifier un voyage en train à travers l’Europe.

Pourquoi le train est en train de gagner

La bascule ferroviaire repose sur trois piliers : écologique, expérientiel et pratique.

L’argument écologique est implacable. Un trajet Paris-Milan en avion émet environ 130 kg de CO₂ par passager. En train, ce même trajet émet moins de 3 kg — soit 40 fois moins. Pour un week-end à Barcelone depuis Paris, l’avion émet 150 kg de CO₂ ; le TGV, 2,5 kg. Multiplié par les millions de trajets européens effectués chaque année, la différence est colossale. Pour les voyageurs soucieux de leur empreinte carbone, le train n’est pas une option — c’est la seule option compatible avec les objectifs climatiques.

Au-delà du CO₂, l’avion émet des oxydes d’azote, de la vapeur d’eau en haute altitude et des traînées de condensation dont l’effet de serre est triple de celui du CO₂ seul. Le train, lui, roule majoritairement sur des voies électrifiées, avec une part croissante d’électricité renouvelable. En France, le réseau ferré est alimenté à 80 % par du nucléaire et de l’hydraulique — deux sources bas carbone.

L’expérience du voyage est l’autre grand argument. En avion, le voyage est une parenthèse subie : aéroport anonyme, file d’attente, contrôle de sécurité, attente en salle d’embarquement, siège étriqué, pression atmosphérique artificielle. En train, le voyage est une parenthèse vécue : on regarde le paysage se transformer, on lit, on écrit, on mange, on dort, on voit le soleil se coucher sur les Alpes ou se lever sur la Toscane. Il y a une continuité géographique et temporelle qui rend le monde plus lisible — on comprend la distance, on voit la transition des cultures, des architectures, de la lumière.

L’aspect pratique s’améliore rapidement. Le train va de centre-ville à centre-ville. Pas de navette aéroport à 45 minutes de la destination. Pas d’enregistrement deux heures à l’avance — on arrive 10 minutes avant le départ. Pas de limite de liquides, pas de frais de bagages, pas d’attente interminable au tapis à bagages. Le train accueille vos valises sans poser de questions, votre vélo avec réservation, parfois même votre chien. Et pendant le trajet, vous avez internet (de plus en plus stable), une voiture-restaurant, la possibilité de vous lever et de marcher.

Les trains de nuit : la révolution silencieuse

Le train de nuit, qu’on croyait condamné par le low-cost aérien, est au cœur de la renaissance ferroviaire. La logique est imparable : partir le soir, s’endormir en France ou en Allemagne, se réveiller à Venise ou à Berlin, avoir gagné une journée de voyage et économisé une nuit d’hôtel.

L’opérateur autrichien ÖBB a été le pionnier de cette renaissance avec son réseau Nightjet, qui relie aujourd’hui Vienne, Munich, Zurich, Amsterdam, Bruxelles, Paris, Rome, Venise, Zagreb et Budapest. Les nouveaux Nightjet, entrés en service en 2024, proposent des cabines individuelles avec douche privative, des compartiments couchettes confortables et des « mini-cabines » — des capsules individuelles façon hôtel capsule japonais pour les budgets serrés. Le design a été pensé pour le confort moderne : prises USB-C, éclairage LED réglable, literie de qualité, isolation phonique renforcée.

En France, le gouvernement a annoncé la réouverture d’une dizaine de lignes de nuit d’ici 2027, après avoir frôlé la disparition totale du réseau Intercités de nuit. Les lignes Paris-Nice et Paris-Lourdes, jamais fermées, tournent à plein. Paris-Berlin, relancée en 2023 en coopération avec la Deutsche Bahn, affiche des taux d’occupation supérieurs à 85 %. Paris-Vienne, via Strasbourg et Munich, est opérationnelle depuis 2025. D’autres liaisons — Paris-Barcelone, Paris-Rome, Paris-Copenhague — sont à l’étude ou en phase de lancement.

Les compagnies privées entrent aussi dans la danse. Midnight Trains, startup française, prépare pour 2027 un « hôtel sur rails » avec des cabines cinq étoiles, un bar à cocktails, une restauration gastronomique signée par des chefs étoilés, et une application qui permet de tout commander depuis son compartiment. Le positionnement est clair : le train de nuit comme expérience de luxe, pas comme pis-aller.

Réserver un train de nuit demande un peu d’anticipation. Les places partent vite, surtout sur les destinations phares et en haute saison. Réservez idéalement deux à trois mois à l’avance. Les tarifs varient considérablement : comptez 30 à 60 € pour un siège inclinable, 60 à 100 € pour une couchette partagée (4 à 6 personnes), 120 à 250 € pour une cabine privée simple ou double. Les pass Interrail, qui couvrent la quasi-totalité des trains de nuit européens avec un simple supplément couchette, offrent souvent le meilleur rapport qualité-prix.

Les plus beaux itinéraires ferroviaires d’Europe

L’Europe est traversée de lignes ferroviaires spectaculaires, où le paysage devient le spectacle principal. Voici six itinéraires incontournables, du classique au confidentiel.

1. Le Bernina Express (Suisse-Italie)

Le Bernina Express relie Coire (ou Saint-Moritz) à Tirano, en Italie, en franchissant les Alpes suisses par des paysages classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est la ligne ferroviaire la plus haute d’Europe à traverser les Alpes sans tunnel de faîte — le train culmine à 2 253 mètres d’altitude au col de la Bernina.

Le trajet de quatre heures traverse 55 tunnels et 196 ponts. Le viaduc hélicoïdal de Brusio, où le train décrit une boucle complète pour rattraper le dénivelé, est un exploit d’ingénierie. Les wagons panoramiques, aux fenêtres agrandies jusqu’au toit, offrent une vue imprenable sur les glaciers, les lacs d’altitude et les forêts de mélèzes. Le passage des Alpes en hiver, sous la neige et un ciel d’un bleu cristallin, est une expérience quasi mystique.

Pratique : le Bernina Express circule toute l’année. Réservation obligatoire pour les wagons panoramiques (supplément d’environ 15 €), mais les trains régionaux qui empruntent la même ligne ne nécessitent pas de réservation et sont couverts par le pass Interrail. Le trajet complet coûte environ 60 € en seconde classe.

2. Le train de Flåm (Norvège)

La ligne de Flåm, entre Myrdal et Flåm au cœur des fjords norvégiens, est l’une des plus raides au monde en adhérence normale — 865 mètres de dénivelé sur 20 kilomètres, avec des pentes atteignant 5,5 %. Ce trajet d’une heure, qui serpente le long de cascades, de falaises vertigineuses et de vallées glaciaires, est un concentré des paysages norvégiens.

La ligne est intégrée au réseau ferroviaire norvégien et se connecte à la ligne Oslo-Bergen à Myrdal — une gare perdue dans les montagnes, accessible uniquement en train. L’arrêt à la cascade de Kjosfossen, où le train s’immobilise pour laisser les passagers admirer la chute d’eau et une performance de danse inspirée de la mythologie nordique, est un moment de théâtre en pleine nature.

Pratique : le train de Flåm circule toute l’année, avec des fréquences renforcées en été. Tarif : environ 60 € l’aller simple. Réservation fortement conseillée en haute saison (juin à août).

3. Le Paris-Barcelone en TGV (France-Espagne)

La liaison à grande vitesse entre Paris et Barcelone a transformé le rapport entre les deux villes. En 6h30, le TGV file vers le sud, traverse la France à 300 km/h, franchit les Pyrénées, et atteint la capitale catalane après un passage par la Camargue, le Languedoc et la Costa Brava.

Le paysage évolue spectaculairement : les champs de betteraves de la Beauce, les vignobles du Languedoc, les étangs roses de Camargue où flamants et chevaux sauvages pâturent, les falaises ocres de la côte catalane. On passe en quelques heures de la grisaille parisienne à la Méditerranée éclatante, sans rupture — juste un fondu enchaîné de paysages.

Pratique : deux à trois départs quotidiens selon la saison. Tarifs à partir de 39 € en ouverture des ventes (trois mois à l’avance), jusqu’à 180 € en dernière minute. Le train est souvent moins cher que l’avion si on inclut les transferts aéroportuaires.

Vue panoramique du paysage alpin depuis la fenêtre d'un train

4. La ligne de la côte amalfitaine en train régional (Italie)

La ligne côtière Naples-Salerne via Pompéi et Vietri sul Mare longe la Méditerranée sur des kilomètres, offrant des vues spectaculaires sur la baie de Naples, le Vésuve et la côte amalfitaine. Ce n’est pas un train touristique — c’est un train régional qu’empruntent chaque jour des milliers de Napolitains, ce qui le rend authentique, économique et flexible.

Le trajet en lui-même ne prend qu’une heure, mais chaque arrêt mérite une halte. Pompéi, évidemment. Castellammare di Stabia pour les plages locales. Vietri sul Mare, porte d’entrée de la côte amalfitaine, célèbre pour ses céramiques peintes à la main. La lumière est à couper le souffle — ce bleu profond de la Méditerranée, ce jaune pâle des citronniers, ce gris fumée du Vésuve en arrière-plan.

Pratique : trains toutes les 30 minutes environ. Pas de réservation. Tarif unique autour de 5 €. Prenez une place côté fenêtre, côté mer, évidemment.

5. Le Jacobite Steam Train (Écosse)

Le Jacobite, qui relie Fort William à Mallaig dans les Highlands écossaises, est souvent décrit comme le plus beau voyage en train du Royaume-Uni. Le viaduc de Glenfinnan, rendu célèbre par les films Harry Potter — le Poudlard Express — en est le point culminant : 21 arches de béton courbées au-dessus d’un loch scintillant, avec en toile de fond les montagnes du Ben Nevis.

Le train circule avec une locomotive à vapeur restaurée des années 1950. Le bruit du piston, le sifflet dans les vallées, l’odeur de charbon et de vapeur — c’est un voyage dans le temps autant que dans l’espace. La ligne longe des lochs miroitants, traverse des forêts profondes, et longe la côte sauvage de l’Atlantique nord. Le terminus de Mallaig, petit port de pêche aux maisons blanches, récompense le voyageur avec des fish and chips et des langoustines fraîchement débarquées.

Pratique : service saisonnier, généralement d’avril à octobre. Réservation impérative — les places s’écoulent des mois à l’avance, notamment celles en première classe (wagons historiques restaurés). Comptez 50 à 70 € l’aller-retour.

6. Le Transsibérien du Portugal : de Porto à Pocinho

La ligne du Douro, qui remonte le fleuve depuis Porto jusqu’à la frontière espagnole, est un trésor méconnu. Le train régional serpente le long des terrasses viticoles classées à l’UNESCO, là où poussent les raisins du vin de Porto et des grands vins du Douro. Le paysage est une gravure vivante : coteaux sculptés par des siècles de main d’homme, quintas (domaines viticoles) aux façades blanches, oliviers centenaires, et le Douro profond qui scintille en contrebas.

Le trajet jusqu’à Pocinho prend 3h30. Le train s’arrête dans des gares minuscules où parfois personne ne monte ni ne descend. À Pinhão, la gare est ornée de vingt-quatre panneaux d’azulejos représentant les saisons des vendanges et les paysages de la vallée — une des plus belles gares du Portugal.

Pratique : cinq départs quotidiens. Prix : environ 15 € l’aller simple. Des croisières en bateau permettent de redescendre le Douro jusqu’à Porto — une combinaison magique sur deux jours.

Le pass Interrail : mode d’emploi

Le pass Interrail (ou Eurail pour les non-Européens) reste l’outil le plus puissant pour voyager en train en Europe. Le principe est simple : un billet unique qui donne accès à la quasi-totalité des trains de 33 pays européens, pour une durée déterminée.

Quel pass choisir ? Le pass Global couvre tous les pays participants. Il existe en version « jours de voyage consécutifs » (15 jours, 22 jours, 1 mois, 2 mois, 3 mois) ou « jours de voyage flexibles » (4, 5, 7, 10 ou 15 jours de voyage à utiliser dans une période d’un à deux mois). Pour un voyage itinérant classique — Paris, Munich, Vienne, Venise, Florence, retour — le pass 7 jours flexibles sur un mois (environ 280 € pour les moins de 28 ans, 370 € pour les adultes) est le plus adapté.

Suppléments et réservations : le pass ne couvre pas tout. Les trains à grande vitesse (TGV, Thalys, Eurostar, AVE espagnols, Frecciarossa italiens) imposent une réservation obligatoire avec supplément, généralement de 10 à 35 € par trajet. Les trains de nuit ajoutent un supplément couchette. Les trains régionaux et la plupart des InterCity sont en revanche en accès libre — montez, montrez votre pass, installez-vous. C’est sur ces trains sans supplément que la liberté Interrail prend tout son sens : on peut improviser, changer d’itinéraire, descendre sur un coup de cœur.

L’application Rail Planner, officielle d’Interrail, est indispensable. Elle permet de planifier les itinéraires, vérifier quels trains nécessitent une réservation, et afficher le pass numériquement. Elle fonctionne hors ligne, ce qui est crucial dans les zones montagneuses ou les tunnels.

L’astuce budget : les pass promotionnels (25 % de réduction deux à trois fois par an) et les billets de train achetés à l’avance sur les sites des compagnies nationales peuvent parfois revenir moins cher qu’un pass Interrail, surtout pour les itinéraires simples. Faites le calcul avant d’acheter : additionnez le prix des billets individuels et comparez avec le pass + suppléments. Pour les itinéraires complexes avec de multiples étapes, le pass gagne presque toujours.

Préparer un voyage en train : conseils pratiques

Les bagages : en train, vous portez vos bagages vous-même, dans les escaliers, sur les quais, dans les porte-bagages. Voyagez léger — un bagage cabine et un sac à dos, c’est l’idéal. Les valises à quatre roues sont un handicap dans les escaliers escarpés des vieilles gares. Un sac à dos de voyage de 40-50 litres est plus pratique.

La restauration à bord : les trains internationaux ont généralement une voiture-restaurant ou un service de restauration à la place. La qualité est variable — excellente sur les TGV Lyria vers la Suisse, quelconque sur certains InterCity. Emportez toujours de l’eau, des fruits secs, un sandwich ou une salade. Un petit pique-nique ferroviaire fait partie du plaisir. Les trains de nuit proposent un petit-déjeuner inclus dans le prix de la cabine.

Le choix de la place : côté fenêtre, toujours. Côté mer pour les trajets côtiers — renseignez-vous sur le sens du trajet et le côté du paysage avant de choisir. Sur certaines lignes panoramiques suisses, le côté gauche à l’aller devient le côté droit au retour. Pour les trains à réservation, vous pouvez choisir votre place en ligne.

La ponctualité : en Europe du Nord et centrale (Allemagne, Suisse, Autriche, Pays-Bas, Scandinavie), les trains sont extrêmement ponctuels. En France, les TGV sont généralement à l’heure, les trains régionaux un peu moins. En Italie, la ponctualité s’est nettement améliorée avec les trains à grande vitesse, mais les régionaux peuvent avoir des retards. En Espagne et au Portugal, tout est plutôt fiable. L’application de votre compagnie ferroviaire vous tiendra informé des retards en temps réel.

Gérer les imprévus : en cas de retard important entraînant une correspondance manquée, le billet est généralement valable sur le train suivant sans frais. Le personnel à bord et en gare est habitué à gérer ces situations. Gardez une marge de sécurité dans vos correspondances — 20 minutes minimum pour les trains régionaux, 30 à 45 minutes pour les grandes gares. Mieux vaut attendre un peu que courir.

Le voyage en train, un art de vivre

Le voyage en train réapprend des choses que l’avion nous avait fait oublier. Il réapprend la lenteur — non pas la lenteur subie, mais la lenteur choisie, celle qui permet de voir le monde. Il réapprend la géographie — la forme de l’Europe, la séquence des massifs et des plaines, la logique des fleuves et des cols. Il réapprend la conversation — ces heures partagées dans un compartiment où des inconnus deviennent parfois des amis d’un soir, ou de toute une vie.

Et à une époque où voyager est devenu un produit de consommation comme un autre — vol sec, hôtel standardisé, circuit optimisé — le train redonne au voyage sa dimension d’aventure. Tout ne se passe pas toujours comme prévu. Une correspondance manquée devient une soirée imprévue dans une ville inconnue. Un retard offre une heure de lecture supplémentaire face aux Alpes.

Le train n’est pas le moyen de transport le plus rapide. C’est le plus humain. Et c’est pour cela qu’on le choisit.